Philippe Bouvard, journaliste de presse écrite, monument de la radio et de la télé, a créé les Grosses têtes en 1977 à RTL. Il a aussi été le découvreur de toute une génération d’humoristes avec « Le petit théâtre de Bouvard » dans les années 1980. Il nous a quittés le 24 août à 86 ans et a été inhumé à Cannes, où il s’était retiré, le 31, jour de la rentrée des médias, comme un ultime pied de nez.

Cette photo de Philippe Bouvard aux côtés de votre serviteur reflète l’amour de la radio qui a toujours été très vif chez ce passionné d’écriture. Ce jour-là, mémorable, un journaliste lui a lancé : « les Grosses Têtes, cela vous manque ? » C’était devant le Tribunal de Commerce où se jouait l’avenir de Nice-Matin. Le regard soudain s’est éclairé. Bouvard a souri. Il n’avait pas le cœur à rire. La semaine précédente, il avait participé à la dernière émission des Grosses Têtes. Les humoristes fidèles au journaliste étaient tous présents.
Philippe Bouvard ne doit sa carrière ni à son physique, dont il se moquait aisément, ni à ses diplômes mais à ses fortes attirances dès son plus jeune âge pour la lecture, l’écriture et les affaires des autres. Des goûts qui, pensait-il, destinent au journalisme. Il y croyait dur comme fer. Malgré trois échecs essuyés au baccalauréat (qu’il n’obtiendra jamais), il s’inscrit donc, en 1948, au Centre de formation des journalistes (CFJ) dont il sera renvoyé avec pour seul bagage un billet de sortie stipulant : « N’est pas doué pour le journalisme mais réussira dans les professions commerciales. »
« J’ai été un jeune sacripant »
Il a lui-même donné à lire les grandes lignes qu’il nous faudrait retenir après son départ. C’était en 2013, écrit en exergue, dans son livre Je crois me souvenir… (Flammarion) : « J’ai été un jeune sacripant, mais pas flemmard, avant de devenir un vieux con, mais pas blasé. Je ne suis fier de rien. Je suis seulement reconnaissant envers ce Dieu, auquel je déplore de ne pas croire, de m’avoir évité le pire avant l’inéluctable ».
« La curiosité et la malice, écrit Le Monde, pour carburant, le journalisme pour passion, il a mené belle vie. À la façon d’un joueur. »
La presse écrite connaît alors son âge d’or. Le Figaro ne lésine ni sur les salaires ni sur les notes de frais et autres privilèges. « Maison avec piscine, voiture de sport, grands restaurants (où nous avions la signature qui permettait de nous remplir la panse sans payer l’addition), nous menions la vie à grands guides », a-t-il écrit dans Je crois me souvenir.
Philippe Bouvard profitera de ce contexte sans état d’âme ni arrogance. En 1969, Pierre Brisson, directeur du Figaro, lui demande ce qu’il souhaite pour ses 40 ans. Il répond, « un chauffeur ». Et il l’obtient. Un privilège normalement réservé aux dirigeants…
Après vingt-et-un ans au Figaro, Philippe Bouvard souhaite, en 1973, reprendre sa liberté. Un coup de téléphone de quelques minutes à Jean Méo, patron depuis six mois, lui permet d’être embauché, avec un salaire doublé, à France-Soir. Il y restera vingt-deux ans, dont dix-sept comme directeur.
Bouvard n’a cessé de s’émerveiller de ce métier où on le paie pour sortir, s’amuser et rencontrer des célébrités, a-t-il écrit dans Je crois me souvenir.
Viré de RTL en 1999
Fin 1999, la direction de RTL, soucieuse de rajeunir l’antenne, remercie l’animateur (qui part pour
Europe 1) et le remplace par Christophe Dechavanne. La sentence est immédiate. Les auditeurs fuient. La radio tâtonne, tente plusieurs expériences. En 2001, elle doit se résoudre à rappeler Philippe Bouvard, qui reprend ses « Grosses Têtes » jusqu’en 2014. Pour Laurent Ruquier qui lui succède, il a peu d’estime et ne se prive pas de le dire, ni de l’écrire, y revenant encore dans le livre qu’il publia,chez Plon, en novembre 2020, Des grumeaux dans la passoire.
Bouvard a connu de grandes amitiés. En particulier pour Bernard Tapie. Le journaliste lui a toujours exprimé sa fidélité notamment lors de ses démelés judiciaires. Il est resté très fidèle également, révèle Nice-Matin, à l’ancien maire de Nice Jacques Médecin qu’il reçoit clandestinement après son exil en Uruguay.
En 2024, le journaliste aux plaisanteries parfois misogynes, un tantinet populiste, évoquait sur RTL sa relation avec ses auditeurs : « J’ai eu avec eux des liens privilégiés que crée la voix et que ne crée pas toujours la lecture. Le fait de parler aux gens, cela signifie que l’on se rapproche d’eux ». Ils étaient nombreux lundi dernier à être venus lui rendre un dernier hommage pour ses obsèques à Cannes, où il s’était retiré depuis quelques années.
Paul Barelli





