La bataille juridique autour de l’ouvrage « Enquête à Estrosi City » repose le problème de la liberté de la presse

CPM06 23 octobre 2013 0

estrosi-cityDepuis qu’il a rédigé et édité en mars 2012 « Enquête à Estrosi City », ouvrage sulfureux, le journaliste Philippe Carlin – qui a notamment travaillé 18 ans au Figaro – a fait l’objet de huit plaintes pour « diffamation publique ». L’ancien responsable de la communication à la Communauté d’Agglomération Niçoise de Jacques Peyrat se préparait à une vive réplique à la suite de la publication de ce livre pamphlet. Mais pas à de tels « tirs en rafales », comme l’a souligné son avocat, Me Michel Cardix.

La plume souvent trempée dans le vitriol, Philippe Carlin, qui a travaillé au cabinet du maire Christian Estrosi de mars 2008 à septembre 2009, date à laquelle il a décliné un renouvellement de contrat pour des raisons d’éthique, livre sur la gestion territoriale et la politique niçoise un éclairage fort critique. Cet ouvrage est le premier du genre, décryptant de l’intérieur la conquête du pouvoir par Christian Estrosi, les méthodes pour développer Nice et sa métropole inspirées du Sarkozysme.

« J’ai subi de très fortes pressions »

Ce livre, qualifié, à sa sortie, par le député-maire de Nice Christian Estrosi de « tract électoral totalement mensonger », a été publié par Spot Info à 3 000 exemplaires, sa diffusion souvent « sous le manteau » permet d’avancer le chiffre de 10 000 lecteurs.

Philippe Carlin ne ménage pas de nombreux élus de la Côte d’Azur dont certains ont saisi la justice. Ils qualifient le livre « d’outil destiné à préparer une élection ». Ce qu’a toujours démenti Philippe Carlin : « J’ai écrit ce livre seul, sans autre soutien que celui de mes informateurs (…) J’ai subi de très fortes pressions durant mon travail de recherche. ».

C’est un homme seul qui s’est présenté le 21 octobre devant le tribunal correctionnel de Nice. Après un an et demi de procédures et huit renvois, Philippe Carlin était poursuivi pour « diffamation publique » par la Ville de Nice, le Conseil général, la Métropole, l’adjoint aux sports Gilles Veissière, un couple de conseillers du maire de Nice et une fonctionnaire.

Premier coup de théâtre : Me Michel Cardix, avocat de Philippe Carlin, décoche des flèches qui font mouche. Les plaintes de la Ville de Nice, de la Métropole et du Conseil général ne tiennent pas. La présidente Annie Bergougnous a constaté que toutes les citations déclenchées par ces institutions étaient nulles. Il aurait fallu, comme l’a démontré Me Cardix, que le conseil municipal, le conseil métropolitain et le conseil général se réunissent avec cette seule question à l’ordre du jour pour voter l’opportunité des poursuites.

Le visage grave de Philippe Carlin s’est concentré au fil des plaintes que le tribunal a décryptées avec minutie. Les plaintes de trois fonctionnaires et d’un élu ont donné lieu à de vifs débats. Ainsi, Philippe Carlin évoque dans son livre le cas de la chef de cabinet de la Métropole qui est également chargé de mission du maire. Le journaliste précise que deux emplois sont cumulés. « Je n’ai jamais dit qu’elle percevait deux salaires » rétorque, à la barre, l’auteur.

De son côté, Me Del Rio, l’avocat de cette fonctionnaire estime qu’elle « fait partie des victimes collatérales qu’il était nécessaire de froisser pour atteindre la cible principale : Christian Estrosi ».
Ce qui est exceptionnel, a martelé Me Cardix, défenseur de Philippe Carlin, c’est que le principal intéressé : Christian Estrosi n’est pas présent au procès. Il a envoyé ses proches, ses amis, des chargés de mission à la mairie alors qu’il était directement concerné. Il n’a pas osé guerroyer dans le prétoire ».

De 15 000 à 50 000 euros de dommages et intérêts

Philippe Carlin assure à la barre qu’il n’a jamais voulu diffamer dans son ouvrage. Le journaliste prête, à tort, la fonction de salarié de City Sport à Gilles Veissière, adjoint aux sports. Il écrit : « M. Veissière, chargé de distribuer les subventions aux associations sportives notamment pour l’achat de matériel alors qu’il travaille pour une multinationale qui vend des articles de sport ».

Philippe Carlin © CPM06

Philippe Carlin © CPM06

Philippe Carlin de préciser que l’ancien arbitre de football a conservé un poste actif de la société City Sport, une multinationale d’import-export de matériel de sport basé au Sénégal qui dispose d’une antenne à Monaco.

Ce qui provoque une violente plaidoirie de Me Eric Borghini, avocat de Gilles Veissière qui dénonce « des méthodes allusives, pernicieuses et sournoises » (…) Philippe Carlin prête à mon client de fausses fonctions professionnelle. Cela en dit long sur le sérieux de l’enquête. » M. Veissière, reconnait cependant Me Borghini, a été PDG de City Sport, « bénévole ».  

Me Eric Borghini réclame 15 000 euros de dommages et intérêts à Philippe Carlin. De son côté Me Sanseverino, qui défend les époux Migliore, dont l’un proche de M. Estrosi est mis en cause dans le livre, a réclamé 50 000 euros de dommages et intérêts « afin de dissuader de futurs auteurs qui seraient tentés de suivre l’exemple de Philippe Carlin ».

Quant à l’avocat du journaliste, Me Michel Cardix estime que cette affaire pose le problème de la liberté de la presse : « Par ces sommes élevées, on essaie d’éliminer un journaliste, un éditeur en le ruinant ! »

Des éléments que vont examiner les magistrats du tribunal correctionnel. Ils rendront leur jugement le 25 novembre.

Paul Barelli

Le point de vue de Philippe Carlin
« Depuis le début des poursuites dont j’ai fait l’objet à propos de mon livre, dans les déclarations dès la veille de sa parution et encore dans les plaidoiries qui se sont déroulées dans l’enceinte du tribunal, il m’est apparu qu’à défaut de pouvoir attaquer mes écrits sur le fond, on a tenté de les discréditer en discréditant l’auteur, c’est-à-dire moi-même. On m’a accusé de n’être pas journaliste : je l’ai été de manière quasi-discontinue depuis 1983 et je dirige aujourd’hui un site d’information. De n’être pas éditeur : je suis inscrit au répertoire des sociétés et auprès du fisc depuis février 2012 sous le code APE 5811Z, qui correspond à « édition de livres ». De « rouler » pour Jacques Peyrat, le PS ou le Front de gauche, afin de pouvoir affirmer que mon livre n’est pas un travail d’information mais un manifeste électoral.
On m’a insulté : maître Sanseverino, incapable de trouver un seul argument sur le fond, m’a traité à l’audience de  « lâche », de « pleutre », de « médiocre ». Lâche et pleutre de m’attaquer à l’homme le plus puissant du département, qui à l’époque où j’écrivais était encore ministre et ami du président de la République ? Quant à la médiocrité de mes écrits, mes lecteurs apprécieront. En fait, ce que me reprochent ceux qui m’ont fait procès, c’est d’avoir informé le public. Clairement, ce procès est celui de la parole et de l’information. J’en veux pour preuve la dernière tirade de maître Sanseverio, demandant au tribunal de « me condamner lourdement afin de décourager de futurs auteurs » qui seraient tentés de suivre mon exemple, à savoir : informer le public. De fait, les artifices et la logorrhée utilisée par les avocats des parties civiles démontrent qu’ils ont voulu instrumentaliser le tribunal, pour amener celui-ci à ériger la censure en jurisprudence. » 

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